Les lobbies agroalimentaires présentent volontiers le lait comme un aliment sain, naturel et écologique. En Suisse en particulier, l’industrie laitière fait partie intégrante du patrimoine culturel et de l'image touristique du pays. Autrefois, la transformation du lait en fromages permettait aux régions alpines de conserver des denrées périssables pour l’hiver. Mais cette tradition est-elle encore pertinente aujourd’hui ?
Les produits laitiers, tout sauf naturels
L’industrie laitière met volontiers en avant des images de vaches à cornes broutant paisiblement dans les pâturages alpins. Pourtant, derrière cette communication se cache une réalité bien différente. De la reproduction des animaux à la fabrication du fromage, la production laitière moderne repose sur des interventions techniques et des chaînes d’approvisionnement internationales qui n’ont plus grand-chose à voir avec une agriculture « naturelle ».
La reproduction des bovins laitiers ne relève plus depuis longtemps du hasard. Dans les élevages modernes, l’insémination artificielle est devenue la norme et permet de diffuser les caractéristiques génétiques des taureaux jugés les plus performants auprès de centaines de milliers de vaches. En Suisse, Swissgenetics illustre parfaitement cette évolution. La coopérative indique avoir vendu, entre 2020 et 2024, plus d’un million de doses de semence Brown Swiss provenant de plus de 300 taureaux dans 48 pays répartis sur cinq continents.1 Les critères de sélection portent principalement sur la production laitière, la morphologie des animaux, la santé de la mamelle, la fertilité ou encore la longévité. Les bovins laitiers sont ainsi le résultat de décennies de sélection génétique intensive visant à maximiser les performances économiques des troupeaux. Cette uniformisation génétique contraste fortement avec l'image de troupeaux vivant au rythme de la nature. Les animaux ne sont plus seulement élevés : ils sont sélectionnés et reproduits selon des objectifs de rendement définis par l'être humain.
L’image d’un fromage fabriqué exclusivement à partir de ressources locales est elle aussi trompeuse. La fabrication des fromages suisses AOP, comme le Gruyère, l’Emmental, le Vacherin fribourgeois ou la Raclette du Valais, nécessite de la présure, une enzyme extraite du quatrième estomac de jeunes veaux. Or, dans la quasi-totalité des cas, cette présure est importée. La Suisse n’en produit pratiquement pas et dépend de fournisseurs étrangers. Une partie de cette présure provient de pays où les méthodes d'élevage des veaux diffèrent de celles autorisées ou pratiquées en Suisse.2 Autrement dit, même les fromages les plus emblématiques du patrimoine culinaire helvétique nécessitent une matière première issue d’une chaîne d’approvisionnement mondialisée.
Les vaches ont-elles vraiment leur place en montagne ?
Les prairies maigres de montagne constituent un habitat essentiel pour une grande diversité d’espèces végétales et animales. Elles ne sont toutefois pas adaptées au poids des bovins (500 à 800 kg), bien supérieur à celui des espèces sauvages qui les fréquentent naturellement, comme les chamois (25 à 60 kg) ou les bouquetins (75 à 120 kg). En piétinant continuellement la fine couche de végétation alpine, les vaches dégradent progressivement ces sols particulièrement fragiles. À cela s’ajoute l’apport excessif de nitrates provenant de leurs déjections, qui modifie profondément la composition des sols. Cette surcharge en éléments nutritifs favorise les espèces végétales les plus compétitives au détriment de la flore alpine. Ainsi, depuis 1900, plus de 95 % des prairies et pâturages secs de Suisse ont été détruits et leur superficie ainsi que leur qualité continuent de diminuer.3 Les pâturages limitent en outre l’expansion naturelle des forêts et des arbustes, qui jouent pourtant un rôle déterminant dans la protection contre les avalanches. Pour préserver ces derniers, des mesures artificielles supplémentaires sont donc nécessaires.
À cela s’ajoute un autre problème : la sécheresse, aggravée par le réchauffement climatique, touche de plus en plus fréquemment les régions de montagne. En 2003, 2025, 2018, 2022 et 2026, des hélicoptères de l’armée suisse ont dû être déployés pour transporter de l’eau jusque dans les alpages afin d’abreuver les animaux. Rien qu’en 2022, les forces aériennes suisses ont cumulé 700 heures de vol pour acheminer 4,3 millions de litres d’eau.4 Et ce chiffre impressionnant ne tient pas compte des transports effectués par des sociétés privées de fret par hélicoptère. Cette pénurie d’eau n’a rien de surprenant : une seule vache peut boire jusqu'à 100 litres d’eau par jour. Lorsque les sources se tarissent, il faut trouver d’autres moyens d’assurer l’approvisionnement en eau.
En 2026, la sécheresse dans certaines régions de Suisse était telle que les paysans ont été contraints de puiser dans leurs réserves hivernales de fourrage en plein été. Pour éviter l’achat de fourrage onéreux, ils ont dû envoyer à l'abattoir les vaches les plus âgées et les moins productives plusieurs mois avant la date prévue.5 Dans un contexte de réchauffement climatique de plus en plus intense, ces problèmes d’approvisionnement en eau et en fourrage risquent de devenir de plus en plus fréquents, ce qui soulève la question de la viabilité de l’élevage de grands troupeaux de bovins dans les alpages.
Une production structurellement inefficace
Transformer des végétaux en lait : une perte de ressources
Le lait est souvent présenté comme un aliment durable, notamment parce que les vaches valorisent l’herbe, une ressource que l’être humain ne peut pas consommer directement. Cet argument ne résiste toutefois qu’en partie à l’analyse. En effet, une vache ne transforme qu’une fraction de l’énergie contenue dans son alimentation en lait : une grande partie est utilisée pour assurer son propre métabolisme, sa croissance, ses déplacements ou simplement maintenir sa température corporelle. Cette conversion entraîne une perte importante de ressources.
La production laitière mobilise ainsi bien davantage de terres agricoles, d’eau et d’énergie que la fabrication d’alternatives végétales. Les animaux ont besoin de pâturages, mais aussi de surfaces cultivées pour produire leur fourrage. 10 % de ces aliments sont par ailleurs importés,6 notamment sous forme de concentrés, cultivés sur des terres arables qui pourraient servir directement à produire des denrées destinées à l’alimentation humaine. En Suisse, une vache laitière reçoit en moyenne 614 kg d’aliments concentrés par an.7 Même l’argument selon lequel les bovins ne consomment que de l’herbe est donc incomplet.
La consommation d’eau illustre bien cette inefficacité. Les vaches boivent plusieurs dizaines de litres d’eau par jour, auxquels s’ajoutent les besoins en irrigation des cultures fourragères. À quantité équivalente, les alternatives végétales au lait nécessitent nettement moins d’eau et de surfaces agricoles. La production de lait d’amande, pourtant souvent critiquée pour sa consommation d’eau, requiert par exemple environ dix-huit fois moins de terres et plusieurs centaines de litres d’eau de moins par litre produit.8
Des millions de litres de lait perdus
À cette inefficacité biologique s’ajoute un gaspillage direct. Les vaches laitières souffrent fréquemment de mammite, une inflammation de la mamelle généralement traitée par antibiotiques. Pendant toute la durée du traitement et du délai d’attente imposé par la législation, leur lait ne peut pas être commercialisé afin d’éviter la présence de résidus médicamenteux dans les produits destinés à la consommation.
En Suisse, cette situation conduit chaque année à la mise au rebut d’environ 80 millions de litres de lait, soit l’équivalent de la consommation annuelle de près d’un million et demi de personnes.9 Ce lait est généralement distribué aux veaux ou épandu avec les lisiers. Une pratique qui soulève également des inquiétudes en matière de santé publique, car elle peut favoriser la dissémination de bactéries résistantes aux antibiotiques dans l’environnement.
Surproduction
Le gaspillage ne s'arrête pas là. Depuis plusieurs années, la Suisse produit davantage de lait que le marché n’est capable d’absorber. Selon l’Interprofession du lait (IP Lait), les producteurs ont livré en 2025 environ 126 millions de kilos de lait de plus que les besoins du marché.10 Cette surproduction exerce une pression à la baisse sur les prix et fragilise les revenus des éleveurs.
Pour limiter ces excédents, l’IP Lait a introduit en 2026 un système pénalisant les exploitations qui dépassent leur volume de référence. Le lait produit au-delà de ce seuil n’est rémunéré qu’à un prix fortement réduit. Malgré cela, les volumes restent élevés. Le fonctionnement économique du secteur pousse chaque exploitation à produire davantage afin de compenser la baisse des prix, même lorsque cette stratégie aggrave encore les excédents.
Les conséquences sont visibles jusque dans les entrepôts frigorifiques : au printemps 2026, plus de 7000 tonnes de beurre y étaient stockées, soit environ 2000 tonnes de plus que le niveau habituel.11 Cette accumulation illustre un paradoxe : une industrie qui continue à produire toujours plus alors même qu’elle peine déjà à écouler ce qu’elle fabrique.
Conclusion
L’image idyllique de l'industrie laitière repose en grande partie sur un récit hérité du passé. Derrière les paysages de carte postale se cachent une production fortement industrialisée, une consommation importante de ressources et un système économique qui génère des excédents tout en fragilisant les revenus des producteurs.
L’utilisation des prairies alpines comme pâturages n’apparaît plus comme la solution la plus pertinente. Ces surfaces ne fournissent qu’une faible part de notre alimentation, alors qu’elles constituent des écosystèmes d’une grande richesse écologique. À mesure que le changement climatique accentue les pressions sur les milieux de montagne, il serait judicieux de laisser une partie de ces espaces retrouver leur dynamique naturelle. Une telle évolution est toutefois difficilement envisageable sans une réduction de la production animale. Une alimentation davantage fondée sur les végétaux permettrait de nourrir la population avec beaucoup moins de terres, d’eau et d’énergie, tout en diminuant la pression exercée sur les régions de montagne.
Le principal obstacle n’est cependant pas technique, mais économique et politique. Aujourd’hui, environ 82 % des subventions agricoles suisses bénéficient à l’élevage. Pour de nombreuses exploitations, réduire leur cheptel ou se réorienter vers des cultures végétales signifie perdre une part importante de leurs soutiens financiers. À cela s’ajoute l’absence de véritable programme public destiné à accompagner les éleveurs qui souhaiteraient abandonner la production animale au profit de cultures végétales. La transition repose donc presque entièrement sur les épaules des agriculteurs, qui devraient assumer seuls les risques financiers d’une telle reconversion.
Les producteurs se retrouvent ainsi pris entre le marteau et l’enclume. D’un côté, la faiblesse du prix du lait les pousse à produire toujours davantage pour maintenir leurs revenus ; de l'autre, les mécanismes de soutien public les incitent à conserver leur cheptel plutôt qu’à faire évoluer leur exploitation. Une agriculture plus durable ne pourra donc pas reposer uniquement sur la bonne volonté des producteurs ou des consommateurs. Elle nécessitera une réforme en profondeur des politiques agricoles afin que les aides publiques accompagnent réellement la transition, au lieu de perpétuer un modèle qui montre aujourd’hui ses limites sur les plans écologique, économique et social.
- Swissgenetics. (2024, 18. Juni). Swissgenetics: leader du programme d’élevage Brown Swiss à l’échelon international. www.swissgenetics.com/fr/swissgenetics-leader-du-programme-delevage-brown-swiss-a-lechelon-international
- RTS. (2026, 6 mars). De la présure issue de veaux néo-zélandais dans nos fromages AOP. www.rts.ch/info/suisse/2026/article/les-fromages-aop-suisses-fabriques-avec-de-la-presure-neo-zelandaise-29169042.html
- Office fédéral de l'environnement OFEV. (2025, 12. décembre). Prairies et pâturages secs. www.bafu.admin.ch/fr/pps-f
- SRF. (2023, 28 juin). Älpler schlagen Alarm: Z’Alp geht mancherorts das Wasser aus. www.srf.ch/news/schweiz/trockenheit-in-den-bergen-aelpler-schlagen-alarm-z-alp-geht-mancherorts-das-wasser-aus
- 24 Heures. (2026, 19 juillet). La sécheresse donne aux vaches un ticket précoce pour l'abattoir. www.24heures.ch/secheresse-les-eleveurs-suisses-envoient-leurs-vaches-a-labattoir-335634125374
- Swissmilk. (s. d.) En Suisse, les vaches ne manquent pas de fourrage. www.swissmilk.ch/fr/durabilite/bien-etre-animal/en-suisse-les-vaches-ne-manquent-pas-de-fourrage
- Union suisse des paysans. (2021, mai). FOKUS – Das fressen Kuh, Schwein und Co. www.sbv-usp.ch/fileadmin/sbvuspch/04_Medien/Publikationen/FOKUS05_Futtermittel_def_DE_web.pdf
- Lebensmittellexikon. (o. D.). Virtuelles Wasser in Lebensmitteln. www.lebensmittellexikon.de/v0001020.php
- Bon À Savoir. (2022, 4 mai). Chaque année, 80 millions de litres de lait à jeter. www.bonasavoir.ch/article/article-detail/chaque-annee-80-millions-de-litres-de-lait-a-jeter
- 24 Heures. (2026, 12 février). La Suisse croule sous 126 millions de kilos de lait en trop. www.24heures.ch/lait-la-suisse-croule-sous-126-millions-de-kilos-dexcedent-541600122570
- RTS. (2026, 22 mai). La Suisse produit trop de lait et accumule 7000 tonnes de beurre. www.rts.ch/info/economie/2026/article/la-suisse-accumule-7000-tonnes-de-beurre-suite-a-une-surproduction-de-lait-29250467.html
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