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21.04.2026 | Amandine

Le 24 avril est la Journée mondiale des animaux dans les laboratoires. Un événement qui met en lumière la souffrance des animaux et soulève une question importante : qu’en est-il de l’expérimentation animale en Suisse à l’heure actuelle et quelles sont les évolutions en cours ? Si les cinq dernières années ont été marquées par des débats politiques, l’adoption de nouvelles réglementations et un intérêt accru pour les méthodes alternatives, un changement de système radical se fait encore attendre.

Rétrospective des dernières années

En 2021, l’initiative populaire visant à interdire l’expérimentation animale a donné lieu à un débat public intense. Cette année-là, 574 673 animaux ont été utilisés dans des expériences en Suisse ; à l’échelle européenne, environ 9,5 millions d’animaux ont souffert dans les laboratoires de l’UE et de Norvège.1 La question des tests sur les animaux, qui n’était autrefois qu’un sujet marginal de la politique de recherche, est tout à coup devenue un enjeu sociétal majeur. Mais les grands espoirs de changement ne se sont toutefois pas concrétisés.

L’année 2022 a abouti à une décision claire lors du vote sur l’initiative visant à interdire l’expérimentation animale : le projet a été largement rejeté, tandis que 585 991 animaux étaient utilisés à des fins expérimentales en Suisse – soit environ 2 % de plus que l’année précédente.1 Ce résultat a constitué un revers cuisant pour de nombreuses organisations de protection des animaux. Pour les universités et les entreprises pharmaceutiques, il a démontré que les conditions-cadres existantes en matière d’expérimentation animale étaient approuvées sur le plan politique. Une question centrale subsistait toutefois : s’il existe déjà de nombreuses méthodes ne faisant pas appel à l’expérimentation animale, pourquoi ne sont-elles pas encouragées et utilisées de manière plus systématique ?

En 2023, les chiffres ont continué à grimper. Le nombre d'animaux utilisés à des fins d’expérimentation en Suisse est passé à 595 305, soit environ 1,6 % de plus qu'en 2022. Plus de la moitié de ces animaux ont été soumis à des expériences éprouvantes (niveaux de gravité 1 à 3). En Europe aussi, les changements ont été lents.1 Bien que les alternatives existantes soient régulièrement évoquées, les expériences classiques sur les animaux continuent de dominer dans la pratique. Fait particulièrement préoccupant, les contraintes imposées aux animaux de laboratoire ne diminue pas, mais augmente même dans certains domaines, comme la recherche sur le cancer et les expériences sur les maladies neurologiques et psychiques.

 

Illustration 1 : Nombre total d’animaux de laboratoire utilisés (en vert) et euthanasiés (en rouge) en Suisse entre 2021 et 2024. Ces chiffres sont tirés des statistiques sur l’expérimentation animale de l’OFAG.

 

L’année 2024 a elle aussi été marquée par une forte activité politique, mais n’a apporté que peu de soulagement aux animaux. De nouvelles réglementations ont été élaborées, des initiatives ont été poursuivies et l’appel en faveur de méthodes sans expérimentation animale s’est fait plus pressant.  Même si le nombre d’animaux de laboratoire utilisés en Suisse, qui se chiffrait à 522 636 en 2024, a baissé de 12 % par rapport à l’année précédente, 27 380 d’entre eux ont subi des expériences très contraignantes de niveau 3 (contre 26 390 en 2023).1

L’année 2025 a marqué un tournant intéressant, mais contradictoire. Depuis février, de nouvelles dispositions légales relatives à l’expérimentation animale sont en vigueur en Suisse, qui imposent notamment des restrictions plus strictes à l’élevage et à la détention de lignées génétiques soumises à des contraintes. Dans le même temps, les chiffres disponibles jusqu’en 2024 montrent que l’expérimentation animale reste fermement ancrée dans le système et que les expériences particulièrement contraignantes ne disparaissent pas pour autant. C’est bien là tout le problème : une réglementation accrue n’équivaut pas à un abandon de la pratique. Il faudra attendre les statistiques sur l’expérimentation animale de 2025, que l’OFAG devrait publier à l’automne de cette année, pour voir si les nouvelles dispositions ont effectivement réduit la souffrance animale ou si elles ont surtout entraîné un alourdissement des formalités.

 

Illustration 2 : Nombre d’animaux de laboratoire utilisés pour des expériences de niveau 3 (douleur intense, souffrance prolongée, angoisse grave ou atteinte importante au bien-être) entre 2021 et 2024 en Suisse. Ces chiffres sont tirés des statistiques sur l’expérimentation animale de l’OFAG.

 

Où en est la Suisse aujourd’hui ?

Dans ce contexte, il est utile d’examiner de plus près la manière dont le système est concrètement organisé aujourd’hui. Les dernières évolutions de la législation suisse en matière d’expérimentation animale reposent sur une révision de l’ordonnance sur la protection des animaux et de l’ordonnance sur l’expérimentation animale, par lesquelles le Conseil fédéral entend notamment instaurer davantage de transparence concernant l’élevage, l’exploitation et la mise à mort des animaux de laboratoire. En Suisse, les expériences sur les animaux ne sont en principe autorisés que sous des conditions strictes : elles sont soumises à autorisation, les chercheuses et les chercheurs doivent prouver qu’il n’existe pas de méthodes alternatives appropriées (principe des 3R : Replace, Reduce, Refine), et ils doivent démontrer, après avoir pesé le pour et le contre, que les résultats attendus justifient la souffrance infligée aux animaux. À cela s’ajoutent des exigences concernant l’origine et la détention des animaux, la qualification du personnel et l’infrastructure des installations où sont élevés les animaux.

Avec la révision de la législation, qui entre progressivement en vigueur depuis 2025, ces exigences ont été encore renforcées : seul le nombre d’animaux nécessaires aux expériences autorisées peut être élevé, les lignées génétiques soumises à des contraintes nécessitent une autorisation correspondante, et les élevages d’animaux de laboratoire doivent désigner une ou un vétérinaire compétent. À partir de 2027, les instituts seront en outre tenus de déclarer non seulement les animaux utilisés, mais aussi ceux qui n’ont pas été utilisés, qui ont été cédés ou mis à mort. Sur le papier, la Suisse est ainsi dotée d’une législation particulièrement complète en ce qui concerne la protection des animaux et de statistiques détaillées dans le domaine de l’expérimentation animale.

Du point de vue de la fondation Tier im Recht (TIR), que nous avons consultée pour rédiger cet article, la réalité est toutefois bien différente. La directrice adjointe Vanessa Gerritsen souligne que si le nombre total d’animaux utilisés tend à diminuer, « l’augmentation des expériences animales modérément et fortement invasives (degrés de gravité 2 et 3) » est en revanche « frappante et alarmante ». Selon la fondation Tier im Recht, la procédure d’autorisation prétendument stricte est « à bien des égards une mascarade », la mise en balance des intérêts prévue par la loi n’étant souvent pas respectée dans la pratique. Les exigences formelles accrues de la Suisse sont en partie contournées, si bien que notre pays n’est pas plus avancé que les autres en matière de protection des animaux.

Tier im Recht porte également un regard critique sur la transparence et l’orientation stratégique de la Suisse. Certes, le pays peut présenter des chiffres très détaillés sur l’expérimentation animale, notamment sur les degrés de gravité et sur les animaux non utilisés dans les expériences. Mais dans le même temps, par rapport aux États membres de l’UE, la Suisse est à la traîne en matière de transparence sur les projets individuels : en effet, contrairement à ce qui est prévu dans l’UE, aucun résumé non technique des projets n’est publié. Tier im Recht juge la solution suisse, qui consiste à publier le titre du projet, l’espèce animale concernée et le degré de gravité sans fournir aucune explication sur le fond, comme « tout à fait insuffisante, opaque et peu conviviale » et considère qu’elle favorise unilatéralement les intérêts de la recherche et de l’économie. Alors que d’autres pays, comme le Royaume-Uni ou les Pays-Bas, ont formulé des plans de sortie clairs ou, du moins, des stratégies visant à réduire systématiquement l’expérimentation animale, la Suisse, selon Tier im Recht, mise fortement sur le principe des 3R sans toutefois prendre d’engagement politique clair en faveur de l’abandon de l’expérimentation animale.

 

Pourquoi fait-on des expériences sur les animaux ?  

La plupart des expériences sur les animaux sont actuellement menées dans le cadre de la recherche fondamentale, par exemple pour vérifier des hypothèses scientifiques, prélever des cellules ou des organes, ou encore reproduire des organismes d’espèces différentes. Viennent ensuite l’application, le développement et le contrôle qualité, notamment lorsqu’il s'agit de tester de nouvelles thérapies et de nouveaux principes actifs. Le diagnostic des maladies, la formation et l’enseignement ainsi que la protection des animaux, des êtres humains et de l’environnement occupent une part nettement moindre, notamment dans le cadre de tests toxicologiques ou d’évaluations de sécurité. Enfin, la catégorie « Autres études » regroupe diverses recherches spéciales, telles que les essais alimentaires ou les contrôles d’hygiène dans les élevages d’animaux de laboratoire.1

 

Illustration 3 : Animaux utilisés par objectif d'expérimentation en Suisse entre 2021 et 2024. Ces chiffres sont tirés des statistiques sur l’expérimentation animale de l’OFAG.

 

Points critiques et éléments encourageants

En substance, on constate que la souffrance des animaux est certes mieux documentée et gérée, mais qu’elle n’est guère réduite de manière significative.  L’expérimentation animale est souvent présentée comme inévitable, alors que les possibilités scientifiques ont considérablement évolué. Les systèmes « organ-on-a-chip » (plateformes à micro-puces sur lesquelles des cellules humaines sont disposées de manière à imiter les fonctions d’un organe), les cultures cellulaires complexes, les modèles assistés par ordinateur et d’autres méthodes sans recours aux animaux sont souvent évoqués, mais leur utilisation à grande échelle reste encore bien trop rare. Une étude récemment publiée montre de manière frappante à quel point les résultats des tests sur les animaux sont difficilement transposables à l’être humain : bien que les gènes de la souris et de l’être humain présentent une similitude d’environ 85 %, la correspondance fonctionnelle au niveau du génome est inférieure à 50 %, de sorte que même de petites différences, par exemple au niveau du système cardiovasculaire, de la peau, du tube digestif ou du système immunitaire, ont des conséquences importantes sur la fiabilité des prévisions. Ces différences biologiques contribuent à l’échec d'une grande partie des médicaments lors des essais cliniques ; selon les estimations, environ 90 à 92 % des candidats-médicaments ne sont pas autorisés à l’issue des essais cliniques, notamment parce que l’efficacité et la sécurité ne sont que partiellement prévisibles à partir des tests sur les animaux. À cela s'ajoutent des faiblesses méthodologiques telles qu’une documentation incomplète, l’absence d’essais en aveugle et des analyses statistiques insuffisantes, qui réduisent encore davantage la reproductibilité. Bon nombre de chercheuses et de chercheurs signalent en outre une distorsion des résultats des études en faveur des méthodes expérimentales sur les animaux, car les évaluatrices et les évaluateurs exigent souvent des données issues de l’expérimentation animale, même lorsque des alternatives modernes et sans cruauté fournissent déjà des résultats pertinents. Ces nouvelles méthodes d’approche (New Approach Methodologies, NAM) offrent non seulement une meilleure reproductibilité et une plus grande précision scientifique, mais aussi la possibilité de modéliser les processus pathologiques humains de manière plus ciblée et plus évolutive.2,3

 

Structures existantes consolidées plutôt que remises en question

À cela s’ajoute un deuxième point :  une grande partie de la volonté politique est consacrée à l’amélioration du système existant, plutôt qu’à la mise en place systématique d’alternatives. De meilleures conditions d’élevage, une réduction des contraintes ou des contrôles plus stricts constituent certes des avancées importantes, mais ne résoudront pas le problème de fond. Si l’on remet fondamentalement en cause l’expérimentation animale, que ce soit pour des raisons éthiques, scientifiques ou sanitaires, il est impératif de s’attaquer à ce point-là.

 

Un large débat s’est ouvert

Malgré tout, il existe aussi de bonnes raisons d’être optimiste : le débat s'est élargi et, par rapport à il y a quelques années, les ONG, les scientifiques et une partie du monde politique évoquent aujourd’hui beaucoup plus souvent les méthodes sans expérimentation animale. Le grand public aussi s’intéresse davantage à la question et de plus en plus de personnes comprennent que le progrès scientifique ne doit pas nécessairement reposer sur la souffrance d’autres êtres vivants. La thématique a gagné du terrain, notamment pour les personnes qui attachent de l’importance au bien-être animal, à la durabilité et à une recherche responsable : l’expérimentation animale n’est désormais plus un sujet isolé, mais elle s’inscrit dans une question éthique plus large. Quel rôle les animaux doivent-ils jouer dans notre société ? Dans quelle mesure prônons-nous réellement la compassion, le principe de précaution et une science moderne fondée sur l’être humain ? La réponse ne se trouve pas uniquement dans les parlements ou les laboratoires, mais aussi dans le débat public et, très concrètement, dans notre quotidien – par exemple lorsque, dans les magasins, nous choisissons délibérément des produits non testés sur les animaux et certifiés véganes, par exemple par le V-Label.

 

 

Plus d'informations :

Autres articles de blog concernant l'expérimentation animale :

  1. Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires OSAV, 2026. Expérimentation animale. Consulté le 10.04.2026, https://www.blv.admin.ch/blv/fr/home/tiere/tierversuche.html
  2. Bailey LH Jarrod, 2025. Breaking down the barriers to animal-free research - Lauren Hope, Jarrod Bailey, 2025. Sage Journals. Consulté le 16.04.2026, https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/02611929251349465?icid=int.sj-abstract.similar-articles.1
  3. Knight A, 2007. Systematic reviews of animal experiments demonstrate poor human clinical and toxicological utility. Alternatives to laboratory animals: ATLA, 35 (6), 641–659. Consulté le 16.04.2026, https://doi.org/10.1177/026119290703500610
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