À l'heure actuelle, la Suisse affiche un taux d'autosuffisance net de 49 % seulement.¹ Nous dépendons donc de l'étranger pour pas moins de la moitié de notre nourriture. Cette situation n'est pas due à un manque de surfaces agraires, mais au fait que nous produisons une grande quantité de denrées d'origine animale nécessitant des importations massives de fourrage. En outre, plus de la moitié des surfaces agraires du pays sont consacrées à la culture fourragère et non à la culture de denrées dédiées à la consommation humaine directe.²
Quelle part de notre viande « pousse » vraiment sur nos pâturages ?
Si l'on en croit la publicité pour la viande, celle-ci provient majoritairement d'animaux s'étant nourris uniquement d'herbages.³ En réalité, c'est très rarement le cas. Élevés pour leurs performances extrêmes à l'engraissement, les bovins ne peuvent atteindre leur poids cible que grâce à des aliments concentrés (importés), comme le soja. Pour chaque kilo de viande produit en Suisse, il faut compter en moyenne 173 grammes de soja en plus du reste du fourrage.⁴ En 2020, la quantité de fourrage nécessaire pour nos bovins s'est élevée à 6,1 millions de tonnes (matière sèche, herbe et foin compris).⁵
La viande « élevée sur pâturage » existe donc principalement dans la publicité. La moitié, autrement dit une part majoritaire, de la viande produite en Suisse provient des porcs, alors que les poulets en fournissent près d'un quart.6 Or, ni les porcs ni les poulets n'étant des animaux de pâturage, ils ne sont pas nourris avec de l'herbe. Par contre, ils mangent des céréales ou du maïs et entrent ainsi en concurrence directe avec l'humain en termes de ressources alimentaires. Au final, seul un quart environ des animaux élevés pour leur viande en Suisse sont des bovins, dont la plupart sont nourris avec des aliments concentrés d'importation. Le problème vient du détour que les ressources sont ainsi contraintes de prendre par l'estomac des animaux, rallongeant la chaîne alimentaire : selon l'espèce concernée, jusqu'à 50 voire 90 % des calories des aliments cultivés comme fourrage sont ainsi perdus. C'est pourquoi la production de denrées à base de plantes est la méthode la plus efficiente pour augmenter le rendement alimentaire sans accroître la surface agricole requise.

Terres agricoles servant de pâturages
La Suisse est-elle vraiment un pays de pâturages ? C'est l'Union suisse des paysans, autrement dit le lobby de l'agriculture, qui est chargée du recensement dans ce domaine. L'Office fédéral de la statistique (OFS) reprend ensuite les chiffres fournis sans vérification supplémentaire.⁷ Nous avons cherché à savoir quelles surfaces entrent dans la catégorie « pâturage ». L'OFS nous a répondu que toutes les surfaces actuellement exploitées en tant que pâturage sont comptabilisées comme telles. En résumé, cela signifie que toute terre agricole, même fertile, utilisée comme pâturage au moment du recensement est cataloguée comme telle dans les statistiques. La surface dédiée au pâturage est donc directement proportionnelle au nombre d'animaux de pâturage élevés en Suisse. C'est la raison pour laquelle la Confédération considère près de deux tiers de la surface agricole du pays comme étant des pâturages. Seules 27 % des terres faisant l'objet d'une exploitation agricole, sans compter les 3 % de vergers et de vignes, sont désignées comme des terres arables.⁸ De plus, l'OFS ne recense pas les surfaces actuellement utilisées comme pâturages également susceptibles d'être exploitées comme terres arables. Dans sa statistique de la superficie, l'OFS ajoute cependant la précision suivante : « Les pâturages permanents ne se situent plus seulement sur les versants ombragés, mais également en plaine ».⁹ Les pâturages dits locaux, des surfaces agricoles situées aux abords des exploitations agricoles en règle général sur terrain plat, ont même connu une croissance de 33 % au fil des dernières décennies alors que les terrains dédiés à la culture de fruits ont diminué de moitié. Or, en particulier les pâturages situés en plaine pourraient la plupart du temps être utilisés pour la culture, ce qui en fait une concurrence à la production alimentaire à destination des humains. La multiplication des surfaces de pâture ne s'explique donc pas par un changement de la nature du sol. Elle est plutôt due au fait que de nombreux bovins paissent sur des surfaces agricoles recensées comme des pâturages.
Une nouvelle étude publiée en août 2025 démontre d'ailleurs que près de 80 % des terrains agricoles de Suisse pourraient être utilisés comme terres arables.

Les légumineuses, une source de protéines
Au total, 60 % des surfaces agricoles de Suisse sont dédiées à la culture fourragère.2 Si toutes ces terres servaient à cultiver des aliments à destination des humains directement (sans détour par l'animal), le nombre de calories produites pourrait être considérablement augmenté, contribuant ainsi à nourrir davantage de personnes.¹⁰
Actuellement, la Suisse est contrainte d'importer une large part des légumineuses (petits pois, lentilles, soja) destinées à la consommation humaine, puisque le terrain agricole est massivement réquisitionné pour produire du fourrage (céréales fourragères, maïs) ou servir de pâturages. De facto, le marché suisse fait face à une pénurie chronique de petits pois et de légumineuses alors même que du soja destiné à la consommation humaine indigène est cultivé depuis de nombreuses années avec succès, par exemple, au Jura. Si le reste de la Suisse suivait le mouvement en troquant les cultures fourragères inefficientes contre des variétés destinées à la consommation directe, le taux d'autosuffisance net pourrait être fortement amélioré.
L'environnement en profiterait aussi, étant donné que les plantes de la famille des légumineuses enrichissent les sols en azote. Cela permettrait du même coup de réduire l'utilisation d'engrais chimiques ou de purin (fumier) nocifs pour l'environnement. Traditionnellement, on cultive peu de légumineuses destinées à la consommation humaine en Suisse, vu que les subventions de la Confédération étaient exclusivement réservées aux cultures fourragères. La situation n'a évolué que depuis début 2023 : depuis lors, la culture de légumineuses destinées à l'alimentation humaine donne aussi droit à des aides financières, même si les montants restent négligeables en comparaison avec les sommes allouées à l'élevage. En outre, certaines légumineuses à grains bénéficient même d'une protection douanière applicable uniquement au fourrage indigène. En parallèle, la protection accordée aux légumineuses à grains pour l'alimentation humaine est minime.¹¹ En conséquence, la culture fourragère reste bien plus attrayante que la production de protéines végétales pour la consommation humaine.
Pourtant, les fèves de soja destinées à l'alimentation humaine poussent très bien en Suisse comme le montre la photo ci-dessous d'un champ de fèves de soja à Winterthour. Le soja livre bien plus de protéines lorsqu'il est consommé directement par les humains que ne le ferait la même surface dédiée au fourrage.

Réduire le cheptel pour une plus grande autonomie alimentaire
Si les légumineuses venaient à remplacer les cultures fourragères en Suisse, la production de calories serait démultipliée par rapport à aujourd'hui. L'exploitation des surfaces agraires actuellement utilisées comme pâturages offrirait un potentiel non négligeable d'accroissement de la production alimentaire. Celui-ci pourrait même être encore renforcé s'il était couplé à des efforts de diminution du gaspillage alimentaire (food waste) tels que préconisés depuis un certain temps par la Confédération. En 2021, les agricultrices et les agriculteurs du pays ont récolté 450 000 tonnes de céréales fourragères sur 59 700 hectares. Par-dessus le marché, la Suisse a importé 513 000 tonnes de céréales fourragères supplémentaires. Au total, près d'un million de tonnes de céréales a donc servi à nourrir uniquement les animaux de rente. La même année, 5501 hectares de terrain ont servi à cultiver des plantes riches en protéines (p. ex. petits pois et pois) destinées presque exclusivement à servir de fourrage. Malgré cela, environ 70 % des protéines qui entrent dans la composition des fourrages concentrés proviennent de l'étranger.¹¹
En Suisse, près d'un million de tonnes de céréales par an sont utilisées comme fourrage.
La Suisse gagnerait largement à consacrer plus de terres agricoles à la culture de petits pois, de pois chiche, de lentilles, de pois, de lupin, de (graines de) chanvre, d'avoine et de millet. Toutes ces variétés pourraient en effet être consommées directement par les humains et être cultivées sur toutes les surfaces qui ne seraient plus utilisées pour la production d'aliments carnés. Cela aurait pour effet d'augmenter le taux d'autosuffisance de la Suisse, de permettre à la population de se nourrir selon les recommandations officielles (moins de viande et davantage de légumineuses) et de préserver l'environnement. La transition vers une alimentation faisant la part belle au végétal permettrait même à la Suisse d'atteindre une autarcie complète si cela devait s'avérer nécessaire un jour.¹²
L'inefficacité de la production de denrées d'origine animale se reflète également dans les statistiques mondiales. En effet, seules 33 % des terres agricoles de la planète servent à produire des denrées végétales destinées à la consommation humaine. Pourtant, ces dernières permettent de couvrir 82 % des besoins caloriques et 63 % des besoins en protéines de la population mondiale. Les 67 % de terres agricoles restantes, utilisées pour la production de denrées animales, ne fournissent qu'une fraction de notre apport calorique et protéinique.13
Pourquoi autant de pâturages dans les Alpes ?
Les prairies alpines sont souvent considérées comme des terrains parfaitement adaptés à la production de viande et de lait. Certes, ces régions ne se prêtent pas vraiment à la culture. Cependant, même l'herbe pousse lentement en altitude, et la quantité modique de fourrage disponible se traduit par un faible volume de produits carnés. Les Alpes ne jouent donc qu'un rôle marginal dans l'approvisionnement alimentaire de la population suisse, malgré la taille des surfaces qu'elles représentent. Les excréments des bovins risquent par ailleurs de surfertiliser les prairies maigres et leur poids de détériorer la qualité de ces sols fragiles. Comparé à une vache affichant entre 500 et 800 kilos sur la balance, un animal apparemment massif comme le bouquetin entre dans la catégorie « poids plume » avec ses 75 à 120 kilos.

Le poids énorme de nos animaux de rente abîme des terrains fragiles. Étant donné que les pâturages empêchent l'extension des surfaces boisées ou des buissons, des dispositifs contre les avalanches supplémentaires doivent en outre être aménagés. La faible production de denrées alimentaires dans les Alpes la rendant peu rentable, les paysannes et les paysans de montagne perçoivent des subventions supplémentaires pour pallier le manque de rendement en comparaison avec les exploitations de plaine, alors même que leurs produits sont vendus nettement plus chers. S'ajoute à cela que la sécheresse, un effet du réchauffement climatique, menace de plus en plus souvent ces régions. En 2022, 4,3 millions de litres d'eau ont ainsi dû être transportés par hélicoptère pour abreuver les animaux à l'alpage. Cela a nécessité l'intervention des forces aériennes suisses à hauteur de 700 heures de vol. Aucun chiffre n'a été communiqué concernant les sociétés privées offrant des transports de fret par hélicoptère massivement sollicitées à la même période.14 Au vu des conditions de sécheresses extrêmes qui ont régné durant l'été caniculaire de 2026, ces chiffres devraient à l’avenir être revus nettement à la hausse. Ce manque d'eau n'a rien d'étonnant : à elle seule, une vache boit 100 litres d'eau par jour. L'utilisation des prairies d'alpage comme pâturages n'est donc pas judicieuse. Étant donné qu'elles ne contribuent que marginalement à l'approvisionnement alimentaire de la population, il serait bon d'en cesser l'exploitation. Après une transition vers une alimentation essentiellement composée de végétaux, nous ne serions plus contraints de mettre à profit le moindre mètre carré de terrain pour produire des aliments.
Ce billet de blog s'appuie sur un article paru dans le Veg-Info 2023/3.
- Rapport agricole 2022, Taux d'autosuffisance alimentaire
- Office fédéral de l'environnement : Alimentation et environnement : Leviers et solutions possibles
- Viande Suisse, Swissmilk : Herbages suisses : à la source du lait
- Réseau suisse pour le soja : Fiches d'information, mars 2023
- Agristat, Statistiques et évaluations concernant l'agriculture et l'alimentation, chapitre 4 : Bilans d'approvisionnement, p. 16
- Proviande : Le marché de la viande en chiffres
- Office fédéral de la statistiques : Importations de fourrage
- Office fédéral de la statistique : Surfaces agricoles
- Office fédéral de la statistique, Statistiques de la superficie – Nomenclature Catégories standard, p. 96
- Lutte contre le gaspillage alimentaire : le Conseil fédéral lance un plan d'action, communiqué de presse du 6.4.2022
- Office fédéral de l'agriculture (OFAG) : Production végétale suisse : alternatives envisageables pour la production alimentaire, mai 2022
- Agrosope : Suisse: les surfaces cultivables permettent un approvisionnement suffisant en calories, communiqué de presse du 19.7.2018
- Science.org (2018): Reducing food's environmental impact through producers and consumers
- Agriculture suisse : Les cultures souffrent du sec et des fortes chaleurs, RTS, 05.07.2026
- Régions montagneuses
- Souveraineté alimentaire
- Swissveg soutient la future initiative pour une plus grande sécurité alimentaire
- Initiative sur l'alimentation : les contre-arguments
- Recherche Agronomique Suisse : Vers une augmentation significative du degré d’autosuffisance avec un moindre impact environnemental