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18.10.2023 | Amandine

Proviande a mené une étude auprès des consommateur·ice·s suisses pour évaluer leur image de l'organisation et leurs connaissances en matière de production de viande. L'étude a révélé qu'une majeure partie des consommateur·ice·s de viande ont une représentation idéalisée de la production de viande (suisse) – qu'il s'agisse de la façon dont les animaux sont traités ou de l'impact de la viande sur l'environnement et la santé.

Les organisations de lobbying telles que Proviande véhiculent une image idyllique de la production de denrées d'origine animale en Suisse. En mars dernier, Proviande a publié une étude d'image présentant l'agriculture suisse comme respectueuse des animaux et de l'environnement.1 Mais est-ce réellement le cas ? Dans un précédent article, nous avons démontré que les déclarations de Proviande en matière de bien-être animal ne correspondaient pas à la réalité. Aujourd'hui, nous allons nous pencher sur le thème de la durabilité. Proviande n'ayant malheureusement pas souhaité nous transmettre davantage d'informations, nous allons baser notre analyse sur les résultats de l'étude accessibles au public.

Production de viande durable ?

Selon Proviande, les personnes interrogées, autrement dit les consommateur·ice·s de viande en Suisse (les personnes végétariennes, celles qui travaillent dans la filière de la viande, de l'alimentation ou des études de marché ainsi que les journalistes ont été exclu·e·s de l'enquête), ont en général une grande confiance dans la viande suisse. Les personnes qui ont répondu à l'enquête disent accorder une grande importance au respect de l'environnement et des animaux. Heinrich Bucher, directeur de Proviande, n'y voit aucune contradiction : d'après lui, la Suisse « offre les meilleures conditions en faveur d’une production durable de viande ». Ainsi, Proviande suggère, sans toutefois l'affirmer explicitement, que la production de viande suisse est respectueuse de l'environnement. Est-ce vrai ?

Avant toute chose, il convient de relativiser les propos de M. Bucher. La viande étant l'aliment le plus gourmand en ressources, sa production peut difficilement être aussi respectueuse de l'environnement que celle des aliments d'origine végétale. Cela s'explique notamment lieu par la grande quantité de fourrage qui doit être produite pour nourrir les animaux « de rente », mais aussi par la pollution directement liée à l'élevage.

Particules fines, gaz à effet de serre et tutti quanti

Il ne fait désormais plus aucun doute que les aliments d'origine animale contribuent directement au dérèglement climatique. Comme évoqué plus haut, cela s'explique en grande partie par le prolongement de la chaîne alimentaire via l'animal. En effet, si l'on remplaçait les cultures fourragères par des cultures végétales destinées à la consommation humaine directe, il serait possible de nourrir bien plus de personnes. En d'autres termes, la production de denrées d'origine animale est source de gaspillage alimentaire. Par conséquent, elle génère des émissions de gaz à effet de serre disproportionnée par rapport aux calories qu'elle fournit.2 Jusqu'à 28 % des émissions de gaz à effet de serre du monde entier sont imputables à l'élevage d'animaux « de rente ».3 L'élevage de ruminants tels que les bovins et les ovins est particulièrement problématique, car le méthane produit par leur appareil digestif contribue fortement au dérèglement climatique. Son effet de réchauffement est si rapide que l'on estime qu'environ un quart du réchauffement climatique mondial est dû au méthane. En Suisse, l'élevage bovin est responsable de près de 60 % des émissions de méthane.4

Émissions par espèce animale

Et ce n'est pas tout : l'utilisation de lisier issu de l'élevage en guise de fertilisant conduit à des excédents de nutriments sous forme de dépôts d'azote et de phosphore, ce qui pollue gravement l'air, les eaux et les sols. Selon la Confédération, environ deux tiers des dépôts azotés dans les écosystèmes sensibles sont aujourd'hui dus aux émissions d'ammoniac provenant de l'agriculture, contre seulement un tiers imputable aux processus de combustion (dans les moteurs et les foyers) – et presque 90 % des émissions d'ammoniac dans l'agriculture sont liées à l'élevage.5, 6 Pas moins de 42 000 tonnes d'ammoniac (soit 70 % de plus que les objectifs environnementaux fixés pour l'agriculture) sont ainsi produites chaque année.7 Cela a des conséquences désastreuses pour l'environnement et l'être humain, comme la pollution de l'air par les particules fines et la chute de la biodiversité terrestre et aquatique.

Émissions d'ammoniac dans l'agriculture

De la viande suisse au détriment des aliments végétaux

Un autre point clé soulevé par Proviande est la part importante de fourrage produit sur le sol suisse : sous-estimée par les consommateur·ice·s, celle-ci s'élève à 85 %. Ce chiffre se réfère toutefois au poids. Chaque année, environ 1,4 million de tonnes de fourrage sont effectivement importées en Suisse, dont 60 % sont des aliments concentrés riches en énergie et en protéines. Or, le fourrage grossier (herbe, herbe ensilée, foin, paille, etc.), qui provient en grande partie de Suisse, est relativement pauvre en énergie. Si l'on tenait compte de la teneur en énergie ou en calories, la part de fourrage indigène serait beaucoup plus faible.8,9 En soulevant cette question, Proviande attire d'ailleurs involontairement l'attention sur un gros problème de l'élevage. En effet, la majeure partie des terres arables suisses est effectivement consacrée à la culture de fourrage (environ 60 % selon la Confédération), au détriment d'autres denrées alimentaires. Étant donné que l'élevage et la culture fourragèrent accaparent la vaste majorité des terres arables suisses, les légumineuses destinées à la consommation humaine doivent en grande partie être importées de l'étranger. Pourtant, il est tout à fait possible de les cultiver en Suisse : dans le Jura, par exemple, la production de soja pour le marché intérieur est pratiquée avec succès depuis des années. Comme décrit ci-dessus, la fabrication de produits d'origine animale consomme plus de calories qu'elle n'en produit. Par conséquent, la prépondérance de l'élevage limite le taux d'auto-approvisionnement de la Suisse. À l'heure actuelle, le taux d'autosuffisance de la Suisse s'élève à 49 %, ce qui signifie que nous importons presque la moitié de notre nourriture.10 Si nous cultivions davantage d'aliments destinés à la consommation humaine directe plutôt qu'à l'alimentation animale, nous pourrions nourrir bien plus de personnes et augmenter sensiblement notre taux d'autosuffisance. En outre, une culture de légumineuses plus répandue serait également bénéfique pour la santé des sols.

Une production de viande peu gourmande en eau ?

L'étude de Proviande montre en outre que la consommation d'eau fraîche du secteur agricole suisse est, comme les années précédentes, largement surestimée.  Les personnes interrogées estiment que 37 % de l'eau douce est utilisée par l'agriculture ; selon Proviande, ce chiffre ne s'élève qu'à 2 %. À titre de comparaison, la consommation d'eau par l'agriculture s'élève à 70 % au niveau mondial.11

Comment se fait-il donc que l'agriculture suisse soit si économe en eau ? C'est bien simple : elle ne l'est pas vraiment. Une publication sur la consommation d'eau en Suisse montre qu'avec 410 millions de m³ par an, les besoins en eau de l'agriculture sont à peu près équivalents à ceux de l'ensemble des ménages privés.12 Selon un rapport de la Confédération datant de 2012, l'empreinte hydrique totale de la Suisse s'élève à 11 000 millions de m3 par an, dont seulement 18 % (soit 1980 millions de m³) sont produits en Suisse. L'empreinte hydrique est calculée au moyen de la consommation totale d'eau verte (eau naturelle du sol et de pluie), d'eau bleue (eau douce ou eau souterraine et de surface) et d'eau grise (eau chargée de polluants). S'élevant à 81 %  (soit 8910 millions de m³), la production et la consommation de produits agricoles représentent la plus grande part de l'empreinte hydrique de la Suisse. Sur ce total, environ 16 % (soit 1426 millions de m³) sont produits directement en Suisse.13, 14 Ainsi, l'empreinte hydrique de l'agriculture suisse représente environ 72 % de l'empreinte hydrique produite directement en Suisse. Depuis la parution de ces chiffres, l'irrigation s'est nettement accrue et le cheptel s'est agrandi. On peut donc supposer qu'en Suisse, l'agriculture consomme aujourd'hui à peu près autant d'eau douce que l'ensemble de la population.

Part de l'empreinte hydrique produite en Suisse

Par conséquent, Proviande a tort d'affirmer que la consommation d'eau fraîche de l'agriculture suisse est beaucoup plus faible qu'on ne le pense et qu'elle se situe largement en dessous de la moyenne mondiale. D'ailleurs, l'organisation ne révèle pas comment elle est parvenue à ces 2 % et se contente de renvoyer à des estimations. Une autre déclaration erronée de Proviande est que l'eau de pluie suffit à irriger les cultures fourragères. En réalité, l'irrigation des champs de fourrage et des pâturages dans les régions alpines nécessite énormément d'eau – selon l'Office fédéral de l'agriculture, elle représentait environ trois quarts de l'irrigation totale en 2006. À cela s'ajoute le fait que le bétail boit une grande quantité d'eau ; il faut comoter 110 litres par tête de gros bétail par jour.15

Pour calculer la consommation d'eau, il est donc important de tenir compte de chaque étape de la chaîne alimentaire. Par ailleurs, à cause de la production agricole, l'eau est contaminée par des nitrates, des phosphates, des produits phytosanitaires et des médicaments vétérinaires, ainsi que par des particules de sol en cas d'érosion.16 Autrement dit, en plus d'en dépenser d'énormes quantités, la production de viande pollue également l'eau. Proviande passe tout cela sous silence son étude.

Greenwashing et propagande

Il n'est malheureusement pas surprenant que Proviande, en plus de dépeindre une image idéalisée de l'élevage suisse, pratique aussi le greenwashing. Plutôt que de travailler de manière factuelle et transparente, l'organisation s'appuie sur des faits fallacieux pour présenter la viande suisse comme un aliment respectueux de l'environnement. Les consommateur·ice·s suisses de viande disent accorder de l'importance à une production de viande durable. Or, cela n'existe pas : la viande est l'aliment le plus nocif pour l'environnement. Et cette vérité dérangeante (pour Proviande et pour les amateur·ice·s de viande) est délibérément éludée par Proviande, qui fait de la publicité pour la « viande durable » avec l'argent des contribuables.

  1. Proviande. (2023, 2 mars.) Une nouvelle étude montre: 72 % des consommatrices et consommateurs ont une très grande confiance dans la viande suisse.

  2. Poore, Joseph & Nemecek, Thomas. (2018, 1er juin.) Reducing food’s environmental impacts through producers and consumers. Science, Jg. 360, Nr. 6392, S. 987-992. (en anglais)

  3. Twine, R. (2021). Emissions from Animal Agriculture 16.5% Is the New Minimum Figure. Sustainability, 13(11), 6276. (en anglais)

  4. Office fédéral de l'environnement (OFEV). (Dernière modification :2022, 14 juin.) Sources de polluants atmosphériques: agriculture

  5. Office fédéral de l'environnement (OFEV). (Dernière modification : 2023, 12 juillet.) Les polluants atmosphériques azotés portent atteinte à la biodiversité.

  6. Office fédéral de l'environnement (OFEV). (Dernière modification : 2022, 14 juin.) Sources de polluants atmosphériques: agriculture.

  7. Office fédéral de l'environnement (OFEV). (Dernière modification : 2021, 24 février.) Émissions d’ammoniac dans l’agriculture: Des solutions existent.

  8. Union Suisse des Paysans. (s. d.) Bilans d'approvisionnement.

  9. Greenpeace. (2021, 2 février.) Climat : l’agriculture suisse dépendante des importations de fourrage.

  10. Office fédéral de l’agriculture (OFAG). (2022.) Rapport agricole 2022 : Taux d'autosuffisance alimentaire.

  11. Proviande. (2022, 30 décembre.) Auszug: Bericht zur quantitativen Befragung zu Image und Wissen der Schweizer Fleischkonsumentinnen und -konsumenten bezüglich Fleisch. (en allemand)

  12. Matthias Freiburghaus. (2009, 6 décembre.) Wasserbedarf der Schweizer Wirtschaft. gwa 12/2009. (en allemand)

  13. Département fédéral des affaires étrangères (DFAE). (2012, mars.) Étude de l’empreinte hydrique suisse : Illustration de la dépendance de la Suisse à l’égard de l’eau.

  14. Office fédéral de l'agriculture (OFAG). (Dernière modification : 2008, 5 mars.) Eau.

  15. Office fédéral de l'agriculture (OFAG). (2007, 30 octobre). Stand der Bewässerung in der Schweiz. Bericht zur Umfrage 2006. (en allemand)

  16. Office fédéral de l'agriculture (OFAG). (Dernière modification : 2008, 5 mars.) Eau.

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