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26.10.2026 | Amandine

Le 13 octobre 2026, Nau.ch, un portail d'information de Suisse alémanique, a publié un article sur une étude selon laquelle l'alimentation végétalienne nuirait à la bonne santé du foie des souris.1 Le journal Schweizer Bauer2 et plusieurs médias romands3 ont également relayé l'information. Le message véhiculé laisse entendre qu'une alimentation purement végétale serait dangereuse pour les souris et qu'il pourrait en être de même pour les humains. Or, cette affirmation découle d'une interprétation biaisée de l'étude. Nous avons analysé les résultats de l'expérience menée sur les animaux à l'Université de Genève et relevé ce qui a induit les médias en erreur.

Sur quoi l'étude portait-elle ?

L'étude récemment publiée par l'Université de Genève4 avait principalement pour objectif de découvrir comment le foie réagissait au passage soudain d'une alimentation végétarienne à une alimentation purement végétale. Les scientifiques se sont concentrés sur la manière dont le métabolisme du sucre (glycogenèse) du foie couplé à sa capacité à décomposer les substances toxiques (p. ex. l'ammoniac) réagit au changement d'alimentation.

Comment les scientifiques ont-ils procédé ?

Les auteurs de l'étude ont muni des souris âgées de huit semaines d'un implant contenant le principe actif tamoxifène (nous y reviendrons). Quatre semaines plus tard, ils ont divisé les souris en deux groupes selon le type d'alimentation, végétarienne pour le premier, végétalienne pour le second. Les deux groupes ont reçu l'alimentation correspondante durant quatre jours. L'analyse des tissus du foie a coûté la vie à toutes les souris dont certaines s'étaient en outre vu imposer une période de jeûne de six heures durant laquelle les scientifiques ont notamment suivi leur glycémie. Durant leur très courte vie, les souris étaient libres de leurs mouvements et avaient accès à de la nourriture et à de l'eau en permanence.

Quels sont les résultats de l'étude ?

Les examens auxquels les scientifiques ont procédé durant l'expérimentation ont montré de nettes différences entre les deux groupes. Le métabolisme du sucre des souris végétaliennes était moins efficace. Autrement dit, leur capacité à transformer des protéines en glucose absorbable en période de jeûne amoindrie. Ces souris bougeaient moins et leur sérum sanguin affichait des valeurs plus élevées en ammoniac. Le foie de ces souris peinait à décomposer les substances toxiques. La conclusion tirée par les auteurs de l'étude n'est toutefois pas qu'une alimentation purement végétale nuit au foie. Ils ont simplement constaté qu'un changement d'alimentation soudain induit, d'une façon générale, des modifications dans le métabolisme du foie. Comment se fait-il qu'ils n'en soient précisément pas arrivés à la conclusion avec laquelle plusieurs journaux ont titré ? La réponse est à chercher dans l'intervention pratiquée sur les souris au début de l'expérience.

En quoi l'étude est-elle problématique ?

Des recherches précédentes avaient déjà permis de montrer que l'enzyme connue sous le nom de glutamate-déshydrogénase (GDH) joue un rôle essentiel dans la transformation des protéines en sucre absorbable pendant une période de jeûne (glycogenèse) et dans la décomposition des substances toxiques telles que l'ammoniac dans le foie. C'est la raison pour laquelle l'expérimentation sur les souris a démarré par l'implantation de tamoxifène, puisque, chez les souris, le tamoxifène désactive cette enzyme précisément.

De plus, les protéines composées d'acides aminés à chaîne ramifiée, la valine, la leucine et l'isoleucine, ont leur importance dans la glycogenèse et la décomposition de toxines dans le foie. Or, tous les aliments n'en contiennent pas : les protéines animales, les noix et les légumineuses fournissent beaucoup d'acides aminés à chaîne ramifiée alors que les protéines des céréales en contiennent nettement moins. Sachant que les souris « végétaliennes » ont été nourries principalement à base de protéines de céréales alors que les souris « végétariennes » ont reçu une nourriture plus diversifiée en termes de protéines (enrichie en saindoux, un produit que l'on ne peut évidemment pas considérer comme végétarien)5 a certainement eu un effet non négligeable sur les résultats de l'expérimentation. Rien d'étonnant donc, à ce que les auteurs de l'étude recommandent aux personnes végétaliennes de consommer des noix et des légumineuses, une recommandation plutôt convenue puisque ces deux aliments font partie intégrante d'une alimentation végétale saine.

En résumé, force est de constater qu'avec la désactivation d'une enzyme essentielle habituellement présente dans le foie, la GDH, et la mise à disposition d'une alimentation probablement déséquilibrée, l'expérience a induit artificiellement un effet chez les souris du groupe végétalien qui ne se serait pas produit chez des souris en bonne santé nourries sainement et pourvues d'une enzyme GDH en état de remplir son rôle. On peut certes en conclure toute une série de choses sur la fonction de la GDH et l'importance d'une alimentation diversifiée, mais assurément rien sur les hypothétiques dommages que l'alimentation végétale pourrait causer au foie.

Il reste à déplorer que des souris, dont l'étude ne précise pas clairement le nombre, aient dû sacrifier leur vie pour un tel constat. Cela d'autant plus que les résultats issus de l'expérimentation animale ne peuvent généralement pas directement voire pas du tout être reportés à l'humain. Dans le cas de cette étude en particulier, le report des résultats à l'humain n'est absolument pas pertinent, puisque l'enzyme GDH humaine diffère beaucoup de celle de la souris.

 Cela a amené le quotidien Frankfurter Rundschau à publier le message suivant (17.10.2026) :

« Bien que remarquables, les résultats de l'étude ne donnent lieu à aucune inquiétude selon les spécialistes. Neal Barnard, professeur de médecine à la faculté de médecine de l'Université George Washington a ainsi affirmé, dans une interview accordée au magazine Newsweek, que l'étude ne permettait de tirer aucune conclusion pour l'humain étant donné que l'enzyme GDH de ces deux espèces diffère totalement. Le professeur a en outre précisé que de nombreuses études avaient permis de constater une corrélation bénéfique entre une alimentation purement végétale et la santé, dont une meilleure gestion de la glycémie et la bonne santé du foie. »

Par ailleurs, cette expérience est difficile à justifier au plan éthique, puisqu'elle pose des conditions qui ne sont généralement pas remplies si l'on considère des personnes végétaliennes et qu'elle a nécessité la maltraitance et la mise à mort d'animaux sans avoir mené à une avancée concrète dans la lutte contre une maladie grave telle que le cancer.

Le foie des personnes humaines végétaliennes saines contient une enzyme GDH en parfait état de fonctionnement. Lorsque le tamoxifène est prescrit en guise de traitement, les patientes et les patients sont préalablement informés des effets secondaires pouvant survenir.6

Que penser de la couverture médiatique ?

Le fait que divers médias aient laissé entendre que les personnes ayant une alimentation végétalienne devraient soudainement s'inquiéter pour la santé de leur foie est décevant. Ils contribuent ainsi à la désinformation générale et à la stigmatisation accrue des personnes végétaliennes. De plus, si l'alimentation végétale provoquait réellement des dommages hépatiques, cela se saurait depuis longtemps. On aurait par exemple observé des taux d'ammoniac plus élevés chez les personnes végétaliennes ou constaté des différences dans leurs performances sportives. Au contraire, le consensus scientifique indique qu'une alimentation végétale bien menée est saine et adaptée à toutes les étapes de la vie, y compris pendant la grossesse et l'allaitement. Preuve en sont les nombreux athlètes de haut niveau ayant adopté un mode de vie végétalien.7

Conclusion

Cette étude ne portait absolument pas sur la question de savoir si le foie peut s’adapter à une alimentation végétalienne de longue durée et ses résultats ne peuvent pas être appliqués aux personnes végétaliennes. Par la désactivation de l’enzyme hépatique essentielle GDH ainsi que par une alimentation potentiellement inadéquate, l'étude a induit, chez les souris du groupe végétalien, un effet qui ne se serait vraisemblablement pas produit chez des souris en bonne santé nourries selon un modèle 100 % végétal et disposant d’une enzyme GDH fonctionnelle. Présenter cette étude comme si elle suggérait que l'alimentation végétale serait nocive pour le foie contribue à la stigmatisation des personnes végétaliennes et à la désinformation générale concernant l'alimentation végétale. C'est pourquoi cette argumentation est pour le moins problématique.

 

Plus d'informations

4   Yan Zhou, Angela M. Ramos-Lobo, Tingting Fu, Hector Gallart-Ayala, Julijana Ivanisevic, Pierre Maechler: «Transition to dietary plant-based proteins requires functional liver GDH for proper control of ammonia and energy homeostasis, Molecular Metabolism», Volume 113, 2026, doi:10.1016/j.molmet.2026.102435.

6    En effet, le tamoxifène est autorisé en Suisse pour le traitement du cancer du sein et on connaît ses effets secondaires potentiels sur le foie  (https://www.pharmawiki.ch/wiki/index.php?wiki=Tamoxifen). Cela renforce l'hypothèse selon laquelle l'implantation des granules de tamoxifène à partir de la 8e semaine de l'expérience était la véritable cause des effets observés.

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