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Foie gras

Interview avec Jérôme Dumarty, fondateur de l'association Stop Gavage

 

Jérôme, qu’est-ce qui t’a poussé à créer l’association Stop Gavage ?

Je milite pour la cause animale depuis plus de 25 ans. Après m’être investi dans plusieurs associations, j’ai eu envie de faire quelque chose de différent. Je trouvais que, dans les associations généralistes, nous n’arrivions pas à accorder suffisamment de temps et d’attention à chacun de nos sujets. J’ai donc décidé de créer une association très spécifique sur un thème bien précis. J’ai choisi le foie gras car c’est un combat qu’il me semblait possible de gagner rapidement. D’une part, parce qu’une majorité des Suisses (70 %) n’en consomment pas. D’autre part, parce que le gavage est interdit en Suisse depuis longtemps. Ces deux bases étant déjà acquises, il ne restait plus qu’à interdire l’importation pour en finir avec le foie gras en Suisse.

Comment expliques-tu que l’importation des produits issus du gavage ne soit pas encore interdite en Suisse ?

Le fait d’interdire la production tout en autorisant l’importation relève d’une grande hypocrisie. En réalité, c’est une affaire de commerce international. En tant que membre de l’OMC, la Suisse a signé les accords du GATT, qui empêchent d’imposer des restrictions au libre-échange. Pour interdire l’importation d’un produit autorisé dans les autres pays signataires, il faut pouvoir avancer de solides arguments, ce qui n’est pas si simple. Il faut aussi dire que la Suisse est rarement moteur de changements sociaux progressistes.

Qu’est-ce qui rend la technique du gavage si cruelle ? Quel est le sort des animaux qui en sont victimes ?

L’objectif du gavage est de provoquer une maladie chez les oiseaux gavés, qui sont en grande majorité des canards et en très petite minorité des oies. Le surplus de nourriture ingéré affole complètement le métabolisme des oiseaux. Leur foie se met alors à stocker la graisse de manière chaotique et excessive, jusqu’à atteindre dix fois sa taille et son poids. C’est ce foie malade gavé de graisse que l’on appelle foie gras. Le but avoué de la filière est de provoquer cette maladie, dite stéatose hépatique, de la manière la plus rapide et la plus efficace possible.

Parmi ses activités, Stop Gavage fait aussi du sauvetage de canards. J’ai notamment entendu parler de deux oiseaux appelés Jay et Joy. Peux-tu nous en dire un peu plus sur eux ?

Jay et Joy sont deux petits mâles qui n’étaient pas conformes aux critères de la filière et qui allaient être éliminés dès le premier jour de leur vie, comme le sont d’ailleurs toutes les femelles, qui ne sont pas retenues pour la production de foie gras. Ils ont donc été sauvés et confiés à quelqu’un qui disposait d’un étang suffisamment grand pour les accueillir. Nous avons aussi sauvé six canettes de la même façon. Notre activité de sauvetage n’est pas très étendue, mais ces actions nous ont permis de créer un lien émotionnel entre le public et les canards. Le fait de suivre leur histoire, de les voir grandir, ne laisse pas indifférent. Nous aussi, nous avons développé un lien très fort avec eux.

Stop Gavage a récemment été consultée concernant la mise en œuvre d’un postulat sur les déclarations de produits contraires aux normes suisses. De quoi s’agit-il exactement ?

Dès la création de Stop Gavage, nous avons soutenu la motion de Matthias Aebischer, qui demandait l’interdiction de l’importation des produits obtenus par des méthodes cruelles. Cette motion a été acceptée par le Conseil national, mais refusée par le Conseil des États. En contrepartie, le Conseil des États a accepté un postulat demandant l’obligation de déclaration des produits impliquant la cruauté, ou contraires aux modes de production suisses. Cela concerne évidemment le foie gras, mais aussi la fourrure, la production en cages de batterie, le cuir de reptiles, etc. Ce postulat a été accepté par les deux chambres, ce qui oblige le Conseil fédéral à légiférer. Avant de rédiger une loi, le Conseil fédéral consulte toutes les parties prenantes pour déterminer quel sera son impact. C’est dans ce cadre que nous avons été contactés, et nous en sommes très fiers : cela montre que notre travail a porté ses fruits et que nous sommes désormais considérés comme un acteur de la question. C’est là tout le sens de notre travail depuis le début. Cette consultation, qui est encore en cours, nous a également permis de mettre en lumière une question tion subsidiaire à celle du foie gras, qui est celle du magret. Peu de gens le savent, mais le magret est un sous-produit du foie gras : lorsque la filière s’est industrialisée, la production a été décuplée et les éleveurs se sont retrouvés avec des millions de carcasses d’oiseaux sur les bras. Ils ont donc inventé la notion de magret de canard, qui est en fait le poitrail de l’oiseau, recouvert d’une grosse couche de graisse à cause du gavage. Il serait absurde de faire passer l’obligation de déclarer pour le foie gras en omettant celle du magret, qui est aujourd’hui commercialisé comme un produit de luxe en Suisse sans que personne ne s’en offusque.

Qu’en est-il de la motion Haab ? À ton avis, combien de temps faudra-t-il pour qu’elle soit mise en place ?

La motion Haab demande exactement ce que nous voulons depuis le début, à savoir l’interdiction de l’importation du foie gras. Pour éviter que cette motion ne soit liquidée sans débat, il faut absolument qu’elle soit traitée dans les deux ans suivant son dépôt, c’est-à-dire à la session d’hiver 2021. C’est pourquoi nous plaidons en sa faveur auprès du Bureau du Conseil national afin qu’elle soit mise à l’agenda. D’après nos calculs, cette motion a de bonnes chances de passer au Conseil national avec sa composition actuelle. Mais pour qu’elle soit acceptée définitivement, il faut aussi qu’elle soit adoptée par le Conseil des États. Et là, les scores sont plus serrés. Selon nos estimations, ce serait du 50 – 50. C’est donc là que la question va se jouer et que l’on va réellement entrer dans la mécanique du lobbying. Il faut malheureusement en passer par là pour faire avancer les choses.

Que peut-on faire à l’échelle individuelle pour lutter contre le gavage et l’importation de ces produits en Suisse ?

Si l’on connaît des gens qui consomment du foie gras, il faut essayer de les convaincre d’arrêter, même s’ils n’en consomment qu’une fois dans l’année. Il faut savoir que la France est le premier pays producteur de foie gras au monde. Elle produit et consomme les ¾ de la production mondiale. La Romandie étant tournée vers la France à de nombreux niveaux, les Romands croient, comme les Français, que le foie gras est indispensable. Mais cela n’a jamais été une tradition, ni en Suisse, ni même en France. C’est un produit très récent qui dérive d’une cruauté sans nom, et qui n’est nécessaire en aucune façon. Il existe de nombreuses alternatives qui sont excellentes et qui font tout aussi bien l’affaire pour marquer le coup, comme on veut le faire lors des repas de fête.

Nous arrivons bientôt au terme de notre interview. As-tu un dernier message à faire passer ?

En travaillant sur la question du foie gras, je me suis mis à faire beaucoup de lobbying, alors qu’auparavant, je militais principalement sur le terrain. À travers cette activité, je me suis rendu compte que la dimension du lobbying est essentielle et que le milieu animaliste manque cruellement de gens qui s’investissent dans cette dimension-là. Je pense que toutes les associations devraient chercher à approcher les politicien-ne-s pour influencer leurs décisions et leurs votes. Il est impératif que des militant-e-s se forment en la matière pour défendre la cause animale de manière tangible.

 

 

Jérôme Dumarty

Fervent militant de la cause animale depuis de nombreuses années, Jérôme Dumarty est le fondateur et le président de l’association Stop Gavage, qui a pour but de faire interdire le commerce de produits obtenus par gavage en Suisse.

 

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